Chronique d’une rupture (railway to hell)

Nous avons reçu un long témoignage sous forme de « testament » que nous publions sans réécriture. Heureusement personne ne meurt et nous y avons plutôt lu une « rupture ». Celle de Lionel Truchot et de TER Picardie…

TESTAMENT D’UN ABONNÉ “USAGÉ”

« C’est avec une profonde tristesse et une grande affliction que je vous informe que je ne pourrai hélas plus profiter de l’immense privilège de voyager quotidiennement sur l’une de vos dix meilleures lignes (grandes ?) TER Intercités de France, à savoir le parcours Amiens-Paris.

Ligne de grande réputation amplement méritée pour la fiabilité du matériel y circulant surchargé, où parfois j’ai eu le plaisir trop rare de tester ma résistance à voyager debout pendant 130 km, sa ponctualité quotidienne sans faille, de son écoute attentive et de son information exacte auprès de ses usagers avec le privilège exorbitant, ramené au coût de l’heure, d’avoir eu le plaisir non dissimulé, de passer entre quarante et soixante heures de bonus-retard, par année, dans ses trains.

Je remercie donc chaleureusement tous les élus, directeurs, responsables, chefs, décisionnaires de tous bords, de toutes tendances et de toutes hiérarchies, pour m’avoir permis gentiment d’annuler moult rendez-vous professionnels ou privés, d’avoir grandement participé à me perturber, pour ne pas dire plus, nombre de journées et de soirées, et de m’avoir permis en conséquence de mettre mes semaines entre parenthèses.

D’avoir pu profiter de l’extrême excitation jouissive de ne pas savoir à quelle heure je partais et à quelle heure j’arrivais, afin de ne pouvoir honorer mes engagements ou mes sorties, et d’occuper toutes ces heures dont je ne savais évidemment que faire : quelle aventure !

Cela, par moments, dépasse l’imagination, heurte toute logique et amène l’incrédulité de ceux à qui nous relatons ces faits, tant cela entre en contradiction avec le rationnel et le bon sens.

Je ne puis que louer et admirer aussi l’imagination sans limites de ceux ou celles qui font preuve en premier d’incivilité, d’hésitation, voire d’humour même involontaire, concernant les excuses et annonces diverses et variées, toutes plus poétiques les unes que les autres, faisant appel tour à tour aux saisons, au climat, à la malchance, au hasard, au social, voire même au divin, et d’avoir pu en  faire profiter mes collègues et supérieurs hiérarchiques au bureau dont je ne me rappelle même plus le dernier jour d’arrivée à l’heure. Oserais-je rappeler que la fiabilité, la rapidité, la ponctualité des transports, en plus d’un droit fondamental de chaque citoyen sur sa liberté de déplacement, sont les poumons économiques d’un pays, et que faire revenir Amiens aussi difficile d’accès à Paris qu’il pouvait l’être dans le passé, ne peut être que préjudiciable à tous.

Il n’y a qu’à, pour preuve, d’envoyer un CV pour recherche d’emploi à un employeur de la région parisienne pour s’en rendre compte.

Car enfin, devant tant d’efforts, de changements d’horaires en cadencements, de changements de voies en changements d’aiguillages, de changements d’organisations en en changements de statuts d’entreprises ou de filiales, pour aboutir, d’années en années, à des résultats sans améliorations, voire pires, cela, je l’avoue, force l’admiration, l’incompréhension ou l’étonnement. Faire entrer, petit à petit, parce que l’on a plus les moyens de ses ambitions, les retards, les pannes, les dysfonctionnements, les surcharges comme des banalités quotidiennes ou comme des aléas incontournables, n’est après tout que le reflet des temps qui courent. L’exception devient la règle, la dérégulation normale, l’inadmissible courant, l’intolérable banal. Somme toute, la SNCF s’inscrit, comme le reste, dans la décadence généralisée à l’image s’une société ou d’un pays qui part en lambeaux. Des contrôleurs qui n’informent presque plus (ils n’ont pas d’infos), qui n’annoncent pas toujours les arrêts en gare (ils ne savent pas où ils sont), qui ne s’excusent plus auprès des voyageurs pour des problèmes (ils ne sont pas formés au respect de leur “clientèle” ?), tout ceci est en contradiction avec la charte de bonne conduite que la SNCF a elle-même édité, il y a quelques années.

Ne serait-ce pas justement la première des incivilités commises à l’encontre des usagers que la SNCF s’empresse de dénoncer chez eux à son encontre ?

Mais au fait, de quoi se plaignent-ils tous ces mécontents, tous ces râleurs, tous ces mal-lunés ? Ne sont-ils pas contents de voyager sur ce qui faisait autrefois l’une de nos fiertés nationales ? Si vous voulez arriver à l’heure, prenez un ou deux trains d’avance et si vous rentrez à l’heure, c’est que vous avez peut-être pris un train en avance qui est en retard. Vous pouvez même avoir de l’avance dans
votre retard ! Le tout est de ne pas faire de vagues, pas de bruit, de mettre les cendres sous le tapis, de réduire le feu pour ne pas que la marmite explose. D’assister pour la SNCF, comme pour le reste, impuissant, et en silence à ce que l’oligarchie, les banques, les multinationales, destituent les peuples de leurs droits fondamentaux, ruinent nos états, avec la complicité ou l’assentiment passif des élites politiques et médiatiques, et avec aussi, malheureusement, la passivité teintée d’un peu de collaborationisme, de lâcheté, de j’enfoutisme, de certains usagers souvent prompts à se faire l’avocat du diable, et qui n’a d’autre conséquence que de scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Le tout emballé à grand renfort de communication, d’enfumage et d’intoxication. Le mensonge, le mythe et le spectacle sont les piliers de presque toutes les sociétés à travers l’histoire.
J’ai ainsi pu constater combien tout ce monde était à l’écoute des doléances de certains usagers et constater comment les choses s’amélioraient avec même depuis peu, le recours systématique de la police ferroviaire en cas improbable de tout mécontentement, y compris légitime. Prononcer le mot retard devient tabou. Plaignez-vous auprès d’un agent et vous le froisserez. Mais s’ils en ont assez
d’entendre les mêmes remontrances, les voyageurs n’en ont-ils pas assez d’être toujours en galère ?

La SNCF se plaint de la fraude : nous sommes d’accord. Mais qui fraude et où fraude-t-on le plus ? Avant de pouvoir éradiquer un mal, il faut savoir l’identifier ; pour pouvoir solutionner un problème, il faut prendre conscience dudit problème et avoir la volonté de le résoudre. Comment, par exemple, un usager abonné au Pass-Picardie qui a un prélèvement mensuel, et qui représente une population
journalière de quelques milliers de personnes, pourrait-il frauder ? Alors, avant de pouvoir frapper, il faut savoir cibler, et que si cela ne donne rien, c’est qu’on ne le fait pas bien volontairement ou pas, pour des raisons politico-sociales que l’on n’ose avouer (encore de la poussière en plus sous le tapis).
J’ai pu aussi constater personnellement comment la police urbaine s’occupait de la “protection” de nos véhicules sur les parkings en offrant par leur grande présence (ou plutôt absence) un “libre service” pour les pièces détachées du véhicule (roues de secours, effets personnels, etc), voire du véhicule complet si besoin. Tout en verbalisant pour autant de futilités que d’utilités (rentabilité oblige), des
gens partis travailler toute la journée dans les excellentes conditions décrites.
Je remercie donc encore toutes celles et ceux qui ont contribué pour qu’à l’avenir, j’évite, sauf cas de force majeure, de prendre le train sous toutes ses formes, afin que ma présence ne perturbe pas davantage cette organisation si bien huilée et cette institution qui autrefois faisaient, à juste titre, la fierté de ceux qui y travaillaient et de ceux qui l’utilisaient. Je ne puis souhaiter que bonne chance à
toutes celles et ceux qui restent à bord de cette galère au quotidien, et qui assistent, sans trop pouvoir rien faire, à sa lente désintégration.
La conclusion de cette lettre, départ initialement prévue quelques lignes plus haut, est annoncée avec un retard du restant des lignes de cette (trop ?) longue lettre, Je m’excuse pour le retard occasionné dû à sa lecture, et vous remercie de votre compréhension.
Tout étiquetage d’un objet (même une lettre) étant obligatoire afin qu’il ne soit pas considéré comme objet abandonné, voici ma signature :

L. TRUCHOT
Lionel.truchot@gmail.com »

 

 

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